Fragonard, peintre des libertins et de l’amour

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Fragonnard_portrait« Fragonard, amoureux, galant et libertin » ?!? Rien que ça. Ok, ok: affolons nous les sens et prenons en plein les mirettes. Le musée du Luxembourg accueille une exposition dédiée au peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), dit « Frago » de son temps, pour les intimes.

Tout de suite, le dossier de presse m’a mis l’eau à la bouche. En deux pages, s’enchaînent toute une série de mots que Flore Cherry pourrait clairement vous imposer dans les écrits polissons, ses ateliers d’écriture érotique. Franchement, on retrouve pêle-mêle  : « séduction », « intrigue amoureuse », « galant, libertin, audacieusement polisson », « nouvelle éthique amoureuse », « subtiles variations du sentiment », « impulsion amoureuse », « sensualisme venu d’Angleterre », « articulation délicate de la sensualité et du sentiment », « œuvres secrètes », « amateurs licencieux », « tournant décisif », « sentiment amoureux véritable », « allégories emportées par un lyrisme des plus délicats », « dimension mystique de l’amour profane », « aux sources de l’amour romantique ». Pas mal, bel enchainement. C’est assez prometteur.

Ce qui est assez étonnant chez Fragonard, c’est la qualité de ses dessins, des proportions « plaisantes » des corps, le velouté des tissus et la texture douce de la chair dévoilée. En fait, Fragonard est mort à 74 ans, il a littéralement traversé le 18ème siècle :

  • 16-20 ans (1748-1752) : formation dans l’atelier de Jean-Baptiste Chardin (1699-1779) puis de François Boucher (1703-1770). Déjà, ça, c’est énorme. Petit visuel du travail hautement sensuel de Boucher :

– L’odalisque, 1745-1753, BoucherFrançois_Boucher_odalisqueBrune

– Les bacchantes (1745), Boucher (détail)FrancoisBoucher_lesBacchantes

– Compagnes de Diane (1745), Boucher (détail)

FrancoisBoucher_CompagnesdeDiane

Mais le secret dans la vie, c’est qu’il n’y a pas de mystère. Tout n’est qu’une cascade d’évènements, de dominos culbutés et culbuteurs (référence spéciale pour celles et ceux qui me lisent). Vers 1806, le peintre Heinrich Diesbach a inventé accidentellement le pigment Bleu de Prusse, qui a été une révolution dans la peinture à l’huile, avant que le bleu de cobalt apparaisse lui aussi au milieu 18ème siècle. Et vous allez me dire : Qu’est ce que le bleu a à voir avec l’érotisme??? Et bien, à la même époque sont parus les travaux sur le cercle chromatique… Et la couleur complémentaire d’un certain bleu que l’on retrouve chez Boucher et Fragonard : c’est le rose chair! bleu_roseIncroyable, non? J’ai appris ça cet été, je partage :))

  • 22 ans (1754) : Le tableau de Fragonard « Psyché montre à ses soeurs les présents qu’elle a reçus de l’Amour » est présenté à Versailles à Louis XV. Juste la grande classe!
  • 24-29 ans (1756-1761) : Départ pour l’Italie, où il est pensionnaire de l’Académie de France à Rome. Il y rencontre le peintre Hubert Robert (qui a un an de moins que Fragonard) et ensemble, ils partent faire le tour d’Italie avec son ainé de cinq ans et protecteur, Jean-Claude Richard de Saint-Non (graveur, dessinateur et amateur d’art français, dit « abbé de Saint-Non » puisqu’il était le cadet d’une famille noble). Si vous êtes très curieux, cliquez-ici pour visualiser leur itinéraire en Italie de 1759 à 1761. Et là, Frago reproduit des œuvres par dizaines. Les croquis nous dévoilent des courbes d’une sensualité remarquable, qui préfigurent des scènes de ses futurs tableaux. J’aime beaucoup :

– Groupe de trois femmes assises, Fragonard d’après Ludovico Carracci (1605), Bologne

Fragonnard_ludovicoCarracci_groupede3femmesAssises1605_Bologne

– Tarquin et Lucretia, Venus conquise par l’amour, Fragonard d’après Guido Cagnaci (1630), Bologne

Fragonnard_GuidoCagnaci_TarquinEtLucretia_VenusConquiseparLamour1630_Bologne

  • De sa vie personnelle, on sait que Fragonard était heureux en ménage avec sa femme Marie-Anne, artiste et peintre en miniature, originaire de Grasse, tout comme lui, avec laquelle il s’est marié à 37 ans alors qu’elle en a 24 ans et est enceinte de deux mois (j’aime bien faire des calculs, ça humanise un peu les êtres d’un autre temps). De cette grossesse naît sa fille Rosalie qui mourra vingt ans plus tard, ce qui l’affectera tandis qu’il atteint ses 56 ans. Lui succèdera un fils, qu’il a eu à 54 ans et qui deviendra un peintre renommé : Alexandre-Evariste Fragonard. Dans sa biographie, j’ai été étonnée de voir qu’à partir de 1775, sa belle-sœur Marguerite Gérard qui a alors 14 ans, devient son élève puis sa collaboratrice pour la réalisation d’un grand nombre de peinture… Bien, bien, à 43 ans, il devait avoir besoin se faire aider.
  • Le catalogue de l’exposition explique en long, en large et en travers que rien ne prouve que Fragonard ait été libertin. Donc, considérons qu’il était peintre des libertins. « Depuis la Régence (1715-1723), le “libertinage” triomphe parmi les élites en adoptant les formes et le vernis policé de la galanterie, pour mener en fait une quête hédoniste du plaisir charnel complètement découplé du sentiment amoureux. Les espaces de plaisirs, mais aussi les salons d’apparat et jusqu’au décor pour la chambre à coucher de Louis XV au château de Marly, sont alors recouverts de peintures mythologiques amoureuses. (…) Une grande partie des élites françaises adoptent le “libertinage”. Les sphères littéraires et artistiques en sont profondément affectées. Les livres lascifs illustrés et les gravures licencieuses, diffusés sous le manteau, connaissent un succès sans précédent. Apparaissent aussi des espaces privés dévolus à la consommation du plaisir : “boudoir” au sein de la demeure et “petite maison”, résidence construite à la périphérie de la capitale où selon les mots de Crébillon, le “libertin veut cacher sa faiblesse ou ses sottises”. Les peintres participent au décor de tels espaces, tel Jean-Baptiste Pater ou François Boucher. On sait même que certains bordels de luxe, tel celui tenu par Marguerite Gourdan rue Saint Sauveur à Paris, disposaient d’un cabinet de peintures et d’estampes érotiques. La genèse de telles œuvres est toujours tenue secrète. Commandes très privées, elles sont le fruit de discussions spécifiques entre le peintre et son commanditaire. Ceux-ci sont des privilégiés : financiers, aristocrates, courtisanes sans doute. Au cours des années 1760-1770, Frago s’impose comme le ténor incontesté de cette veine. » (extrait du catalogue sur la partie libertinage)

Les peintures de Fragonard sur le thème des amants, à deux ou à plusieurs, sont très… intimistes :

– Les suites de l’orgie, Fragonard (vers 1765-1770)

Suites de l'orgie

– La Résistance inutile, Fragonard (vers 1770-1773)

Jean-Honoré Fragonard: Den vackra tjänsteflickan ("La résistance inutile"). NM 5415
Jean-Honoré Fragonard: Den vackra tjänsteflickan (« La résistance inutile »).
NM 5415

– Les amants heureux, Fragonard (vers 1760-1765)Fragonnard_lesamantsHeureux

  • Côté #CULture, l’expo Fragonard fait aussi référence à des romans libertins contemporains de l’œuvre de Fragonard : Les Bijoux indiscrets (1748) de Diderot (oui, oui, celui de l’encyclopédie), Les Liaisons dangereuses (1782) de Laclos qui malmène le libertinage sur cette fin de siècle en retenant les thèmes de la prédation et de la manipulation. Fragonard, pour sa part a illustré vers 1765 une réédition des contes de La fontaine (oui, oui, celui des fables), licencieux et hautement sexuels :
Jean-HonorÈ Fragonard et Jean de La Fontaine. "La Servante justifiÈe (dessin) : volume 1, page. 45 des Contes de La Fontaine, vers 1775". MusÈe des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.
Jean-HonorÈ Fragonard et Jean de La Fontaine. « La Servante justifiÈe (dessin) : volume 1, page. 45 des Contes de La Fontaine, vers 1775 ». MusÈe des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.
Jean-HonorÈ Fragonard (1732-1806) / Jean de La Fontaine (1621-1695). Le B‚t (dessin) : volume 2, page 185 des Contes de La Fontaine, vers 1775". MusÈe des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.
Jean-HonorÈ Fragonard (1732-1806) / Jean de La Fontaine (1621-1695). Le B‚t (dessin) : volume 2, page 185 des Contes de La Fontaine, vers 1775″. MusÈe des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

Enfin, « LE » tableau qui fait la Une des magazines et fascine : Le verrou, peint par Fragonard vers 1777-1778. Restez bien concentré(e)s, il y a du sens à droite comme à gauche.

Fragonard Jean-HonorÈ (1732-1806). Paris, musÈe du Louvre. RF19742.
Fragonard Jean-HonorÈ (1732-1806). Paris, musÈe du Louvre. RF19742.

Daniel Arasse, historien de l’art décédé en 2003, nous a laissé quelques livres géniaux pour néophytes comme « On y voit rien », ainsi que « Histoires de peintures », livre posthume dans lequel il nous raconte :

« Le Verrou de Fragonard a été pour moi l’occasion d’une assez grande surprise. Le tableau est de dimensions moyennes. Sur la droite, le jeune homme enlace la jeune femme, et de la main droite pousse le verrou du bout du doigt, ce qui est assez irréaliste. La jeune femme serrée contre lui se pâme et le repousse. Toute la partie gauche du tableau est occupée par un lit dans un extraordinaire désordre : les oreillers épars, les draps défaits, le baldaquin qui pend. […] Il n’y a pas de sujet dans cette partie du tableau, juste des drapés, des plis, donc finalement de la peinture.

Et j’ai eu une surprise en observant les oreillers du lit. Leurs bords étaient anormalement dressés, comme des pointes vers le haut. En regardant dans la direction de ces pointes, j’ai vu que dans le baldaquin s’ouvrait légèrement un tissu rouge, avec une belle fente allant vers l’obscur. Ce baldaquin est d’ailleurs invraisemblable puisqu’il y a un verrou ridicule de chambre de bonne, et comment une chambre de bonne contiendrait-elle un tel baldaquin ? Ce repli noir dans le tissu rouge peut cependant avoir du sens par rapport à ce qui va se passer, d’autant plus que le drap de lit qui l’angle au premier plan jouxte la robe de la jeune femme et est fait du même tissu que cette robe. Si vous regardez bien cet angle, c’est un genou. Il apparaissait donc étrangement que ce rien était en fait l’objet du désir ;

il y a le genou, le sexe, les seins de la jeune femme, et le grand morceau de velours rouge qui pend sur la gauche et qui repose de façon tout-à-fait surréaliste sur une double boule très légère avec une grande tige de velours rouge qui monte. C’est une métaphore du sexe masculin, cela ne fait aucun doute. Dès lors que je le dis aussi grossièrement, le tableau se trouve évidemment dénaturé, car celui-ci ne dit rien. Justement, il n’y a rien. Mais on voit ou on ne voit pas. On a envie de voir ou pas. Et s’il est vrai qu’il n’y a rien, il y a quelque chose de proposé, et je crois que c’est exactement cela, la peinture.

Cette partie gauche du tableau de Fragonard, ce rien, est un détail qui prend tout de même la moitié de la toile et qui est lui-même composé d’une multiplicité de détails qu’on pourrait démultiplier à leur tour. […] Or ce n’est rien d’autre que de la peinture, du drapé, et l’on sait bien que le drapé est le comble de la peinture. Être confronté à l’innommable est aussi ce qui m’a passionné dans Le Verrou. Nommer le lit comme genou, sexe, sein, sexe masculin dressé, est scandaleux, car c’est précisément ce que ne fait pas le tableau. Il ne le dit pas, ne le montre même pas, à moi de le voir ou non.

Je suis donc confronté à l’innommable, non parce que la peinture est dans l’indicible, ce qui impliquerait une notion de supériorité, mais parce qu’elle travaille dans l’innommable, dans l’en deçà du verbal. Et pourtant, ça travaille la représentation, mais dès que je nomme, je perds cette qualité d’innommable de la peinture elle-même. »


Infos pratiques : Fragonard amoureux, galant et libertin, 16 septembre 2015 – 24 janvier 2016

Tous les jours de 10h à 19h, nocturne le lundi et le vendredi jusqu’à 21h30

Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, Paris (RER Luxembourg)

2 Responses to "Fragonard, peintre des libertins et de l’amour"
  1. Comme me l’a fait remarqué Emmanuel créateur du blog http://mangerbaiser-blog.com/, le tableau du verrou relève pour beaucoup de gens d’une iconographie du viol : C’est vrai qu’il y a tout un débat pour savoir si le verrou de la porte se ferme ou s’ouvre. C’est un tableau très controversé, mais j’aime beaucoup l’analyse de Daniel Arasse, assez bluffante.

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