Happy few : Interview de Camille Eelen, auteur de littérature érotique

J’ai rencontré Camille Eelen sur mon fil Twitter avec une phrase bien chaude qui a aiguisé mes sens :

« Elle sentait cette chair dure et chaude aller et venir en elle, par cet accès à son corps qui n’était pas fait pour cela. »

Camille Eelen, « Ulysse a pleuré »

Et puis, j’ai lu tout le texte avec délectation :

« Je forge le désir bien mieux avec des phrases, c’est bien plus “parfait” avec des mots, des métaphores et autres acrobaties littéraires, qu’avec ma bite. Elle peut défaillir, me trahir, les mots, non. Je les maîtrise, je sais où les placer, comment les agencer pour troubler, toucher, faire mouiller et bander puis soupirer. Pas de maladresses, ni de doutes. »

Camille Eelen, « Ulysse a pleuré »

« Nous avons donc baisé en chat vidéo. Pourquoi le dire autrement ? Nous nous sommes branlés en split screen , oreillettes bien enfoncées, une main entre les jambes, l’autre cadrant pour exciter son partenaire. Du sexe caméra à l’épaule. Ce n’en était pas moins du sexe et pas moins excitant, le plaisir que nous en tirions n’en était pas moins fort, ni “noble” que celui que l’on distille dans un lit.  » 
« Caressant et pénétrant, mes mains étaient à ton service, plein et entier. Mes baisers n’étaient que des ponctuations au milieu de phrases complexes. »

Camille Eelen, « Ulysse a pleuré »

Alors, vous me connaissez, je suis curieuse, j’ai eu envie de poser quelques questions à Camille Eelen, cet auteur de littérature érotique, qui se qualifie de « Détaillant en Mauvais Genres » sur son blog http://camille.eelen.free.fr/

Allez, c’est parti :

Tu alternes entre narrateur et narratrice, est-ce un plaisir de changer de perspective pour toi lorsque tu écris?

Camille Eelen : J’essaie de me mettre dans la peau de l’autre. Ce qui est, au fond, la nature profonde de l’écriture. Même lorsque je parle de moi, je parle d’un autre.

Dans mes textes érotiques, j’aime essayer de m’approcher de ce que l’ « autre sexe » ressent. Je me positionne comme un homme mais les femmes me fascinent. Ne serait-ce que par cette impression, cette conviction dans mon cas, qu’une femme jouit absolument. Le clitoris en est, c’est une conviction, la preuve évidente (mais il y en aurait sans doute d’autres). Et ce plaisir est à un autre stade que le mien, celui des hommes. On me répondra sûrement que je n’ai pas goûté à l’orgasme prostatique, ce qui est vrai. Mais je reste persuadé qu’une femme jouit au-delà de ce qu’un homme, de ce que je pourrais espérer. Alors j’essaie de l’écrire. De rendre tangible, esthétique dans le sens de l’écriture, ce plaisir qui est intangible. Et puis, je suis une éponge, j’observe, j’écoute, je lis attentivement ce que disent et écrivent les femmes. J’essaie de comprendre. Alors, oui, j’essaie de me mettre à la place de l’autre dans l’érotisme mais pas uniquement (si tu as le temps, va lire mon texte « pâte à foutre« , c’est noir, je préviens) et j’aime ça (faire des réponses interminables aussi).

Quelle est ta motivation première pour écrire de la littérature érotique?

Camille Eelen : Me branler.

Je plaisante ( #jesuisdroleputain )

C’est un genre extrêmement difficile. Écrire un bon texte érotique est un exercice plus que délicat. Écrire du porno qui tâche ou de l’érotisme mièvre, c’est facile. Décrire une baise bien intense, animale, avec des mots qualifiés de « sales » ou un moment de sexe fusionnel, doux et lumineux sans être dans le cliché, le vulgaire ou le mièvre est une chose qui m’a intéressé. Et puis l’érotisme/la pornographie portent en eux un côté subversif qui me plaît bien. C’est aussi un genre qui amène, si on réussit son coup (je suis drôle, non ?), à toucher le lecteur/la lectrice dans ce qu’il a de plus intime. Et ça, lorsqu’on me dit que j’ai réussi (les lectrices le font plus que les lecteurs d’ailleurs), ça m’émeut, à chaque fois. Je me suis alors dit que je suis peut-être un auteur.

Tes personnages sont très attachants dans « Ulysse a pleuré » par leur vulnérabilité et leur vraisemblance, leur usage des nouvelles technologies, est-ce important pour toi de décrire des situations contemporaines ?

Camille Eelen : Je suis un grand utilisateur des réseaux sociaux et des nouvelles technologies, j’échange, je lis et j’observe. J’ai cherché à raconter la séduction, le sexe à l’ère du sexe, du plaisir, des relations par écrans interposés. J’ai aussi parlé de la différences d’âges, de perception du monde, du corps et de sentiments aussi. Je voulais une histoire à plusieurs niveaux de lectures, de narration, de formes et de réalités. Un récit labyrinthe, un voyage, quelque chose de complexe, de sensuel qui parle de deux êtres, de leur rencontre, de leur histoire, de leurs fantasmes, de leur perception de ce qu’est la chair, leur chair qui est faite autant de sang et de peau que de mots et d’images.

De quel livre es-tu le plus fier (pourquoi)?

Camille Eelen : Je n’en ai écrit que deux. « Corpus Sexis » est le texte qui m’a permis d’être un auteur officiellement, de me dire : « tu as écrit un livre ». Il est mon entrée en matière.

« Ulysse a pleuré » est plus profond, différent. Je suis allé plus au cœur, je crois. Et mon style a évolué. Enfin, je crois…

Les deux ouvrages collectifs (et gratuits) inspirés du manuel de Pierre Louÿs que j’ai initiés mais dont l’existence doit principalement aux autrices et auteurs qui m’ont accompagné, qui ont pris en main maints aspects techniques et surtout proposé des œuvres superbes sont aussi une grande fierté (https://cahierdexercicespratiques.wordpress.com/).

Libre, gratuit, communautaire c’est l’esprit d’Internet, le bazar plutôt que la cathédrale.

J’ai une tendresse pour ma série de textes nommée « Fragile » où je me mets, psychologiquement, à poils. J’ai touché du doigt la fragilité, celle du corps qui rappelle à l’esprit qu’il est le maître. Je suis fragile, je l’ai admis et c’est très bien.

Est-ce que tu as un coup de cœur à nous faire partager?

Camille Eelen : Nora Gaspard, que tu as interviewée, est évidemment une référence. Anne Archet, l’autrice culte aussi. Mais je vous parlerai de Mermaid, une rencontre sur Twitter, elle est devenue une amie, et qui est en train d’écrire un texte qui va être un grand texte érotique, féministe et surtout le récit d’une femme au carrefour de sa vie.

Les œuvres d’Apollonia SaintClair sont aussi une des grandes découvertes de ces derniers mois.

Pour finir, ce sont des œuvres plus anciennes, mais « Lourde, lente » d’André Hardellet et « Camille » de Léo Barthe reste deux textes majeurs pour moi.

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