Voir le bonheur et vivre

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Vous avez du temps, c’est les vacances : regardez Le Bonheur sur Arte VOD, qui le qualifie comme « un film sensuel et cruel qui fit scandale à sa sortie »

Agnès Varda aborde ici :

  • la vitalité d’une pomme bien mûre qui contient un ver en elle,
  • les déjeuners sur l’herbe en été à la campagne,
  • les jardins ouvriers de la banlieue parisienne au début des années soixante,
  • les joies (au sens propre) de la vie de famille
  • … et une personne qui aime sincèrement deux personnes.

« Le bonheur, c’est l’utopie que l’on peut suivre ses désirs » (Agnès Varda, Les cahiers du cinéma, 2018)

L’image forte du film, ce sont des tournesols, obstinément tournés vers le soleil.

 

Le Bonheur est le premier long métrage entièrement en couleurs (troisième long métrage de sa carrière) d’Agnès Varda. « Réalisé en 1964, le film est interdit aux mineurs lors de sa sortie en salles un an plus tard. Quatre ans avant mai 68, l’opinion publique lui reproche son manque de parti pris moralisateur. » (blog cin’eiffel) Il a été récompensé en son temps par le Prix Louis Delluc et l’Ours d’Argent au Festival de Berlin.

Le pitch de ciné Tamaris (la société de production et de distribution qui diffuse les films d’Agnès Varda et de son mari, Jacques Demy) : Un menuisier aime sa femme, ses enfants et la nature.
Ensuite il rencontre une autre femme, une postière, qui ajoute du bonheur à son bonheur. Toujours très amoureux de sa femme, il ne veut pas se priver, ni se cacher, ni mentir.
Un jour de pique-nique en Ile-de-France, le drame va se mêler aux délices…

Avec : Jean-Claude DROUOT (François), Claire DROUOT, sa vraie femme dans la vraie vie (Thérèse) et leurs vrais enfants : Sandrine (Gisou) et Olivier (Pierrot), et la sublime Marie-France BOYER (Émilie)

Au moment du tournage, Jean-Claude Drouot était connu de la France entière et surtout du jeune public, pour avoir incarné à la télévision Thierry La fronde,  un rôle de justicier du moyen âge. Le rôle de François est presque un contre pied à cette image lisse de sauveur.

La bande annonce :

Les images du film sont lumineuses, ouvertement inspirées des peintres impressionnistes tels que Pierre-Auguste Renoir (les cinéphiles font égalent un lien avec son fils cinéaste Jean Renoir; qui a réalisé Partie de campagne). « Le bonheur c’est le travail de la couleur : il y a un pique-nique rouge, un bleu, un garage jaune… J’ai voulu utiliser les applats. J’ai même fait des fondus au bleu, au rouge, ce qui n’existait pas à l’époque. Pourquoi on ne travaille pas la couleur comme ça? » (Agnès Varda, Les cahiers du cinéma, 2018)

Bref, c’est un film où ça drague des deux côtés, où la tentation coûte 2F40 et le mystère 2F20 :

C’est un film où ça s’emballe. L’amante n’est ni  vue comme une déesse mystérieuse, ni comme une proie. Quand François ose l’embrasser pour la première fois, Emilie dit : « Moi aussi, je t’aime. Je me sens toute heureuse. Soit heureux aussi. Et ne t’inquiète pas. Je suis libre, contente et tu n’es pas le premier. Aime-moi. »

Le dialogue entre François et Emilie au lit est juste fabuleux :
« – Je ne peux pas dire : je suis un autre homme depuis que je te connais. Je suis moi encore plus. (…) Si je t’avais connu la première, je vivrais avec toi. C’est normal de dormir ensemble quand on s’aime. Mais je l’ai connue avant toi et je l’ai épousée. Je l’aime. Elle m’a donné la joie. Et puis je te rencontre. Tu me plais aussi. Je t’aime aussi. J’ai de la joie pour vous deux. Le bonheur ça s’additionne.
– Au fond, ça te plaît d’avoir deux femmes.
– Oui, peut-être, mais je ne l’ai pas cherché.
– Nous, on ne se verra pas souvent.
– C’est vrai, mais quand on se voit, c’est bien. (…) Il faut que tu penses qu’on a de la chance de se connaître. Et que tu est vivante.
– Oui, c’est vrai. Je t’aime.
– Moi aussi.
– Et dis-moi juste une chose. C’est pareil pour toi, elle et moi?
– Non, c’est très différent. Toi, tu fais mieux l’amour, tu t’amuses plus. Tu as plein d’inventions. Pour moi, c’est comme un vin nouveau. La tête me tourne. ET puis, je sais que ton plaisir, il est dans ton coeur aussi. Comme avec Thérèse. Elle aime l’amour aussi. Mais elle est plus sage. C’est moi qui la bouscule et elle aime ça. Elle me plaît pour ça. Elle aime que je m’amuse avec elle. Elle est tendre. Elle est toujours présente. Et nos enfants lui ressemblent. Tu vois, je suis franc.
– Oui, c’est bien.
– Tu m’as appris un autre jeu. On se ressemble plus. Thérèse est comme une plante vivace. Et toi tu es comme un animal en liberté. Et moi; j’aime la nature. Voilà.
– Un vrai discours.
– Tu comprends?
– Oui, je comprends. Le français et le François. »


Et l’on croit avec eux que la vie est aussi simple et gaie qu’un bal où l’on passe de bras en bras naturellement :

Puis, un peu plus tard dans le film, François parle de l’amour des ancêtres, ce qui est assez touchant : « Les vieux c’est pareil. Mon père quand il est mort, je l’ai oublié un peu. Je pense pas tellement à lui. Mais je l’aime. Il est là. ça continue. »

J’ai trouvé via l’INA, une très jolie interview d’Agnès Varda et Jacques Demy, où Agnès Varda a des propos très touchants : « Pour  moi, c’est un cadeau le bonheur. C’est forcément en plus. (…) C’est une espèce de joie de vivre, une espèce de santé, mais une santé tellement belle, tellement naturelle, que c’est un cadeau. C’est à dire que ça leur est donné. C’est une capacité d’être heureux au fond.« 

[Attention Spoiler]

Donc, jusqu’ici tout va presque bien. C’est le bonheur, mais l’infidélité est cachée à la femme de François (le ver dans la pomme bien mûre). Puis quand il fait la confession à sa femme du fait qu’il aime deux personnes, cette dernière se suicide dans le lac après l’amour et pendant que les petits font la sieste.

Un peu avant cette tragédie, il avait dit à sa femme dans une conversation anodine : « Tu fais toujours tout ce que je voudrais que tu fasses, sauf pour le riz au chocolat. » (s’est-elle suicidée pour qu’il puisse aimer Emilie? Mystère)

Après une période de deuil, il continue sa vie avec la deuxième femme dont il était tombé amoureux. Et le bonheur se manifeste à nouveau, comme si de rien n’était, comme si les femmes étaient remplaçables au sein d’une cellule familiale.

Je vous avais dit que l’on en reparlerai à propos de La femme d’à côté: quand on est un esprit libre, les fins de films sont décidément souvent décevantes. Celle-ci est particulièrement émouvante.

Le Bonheur est tout de même un film avant-gardiste dans la mesure où l’on dépasse l’idée d’amour monogame, mais c’est atroce puisque l’on fait appel au tragique, à la mort, probablement pour que le film puisse rencontrer le public de l’époque et parce que cette question du bonheur individuel serait un ver pour le bonheur collectif.

C’est un film où le coming out du partenaire infidèle est présenté comme ayant un potentiel danger mortel.

J’ai fait le lien avec le polyamour (éthique des relations amoureuses où les partenaires ont la faculté de pouvoir aimer plusieurs personnes en même temps et de manière assumée) parce que l’une des configurations possible repose sur un couple au départ monogame qui devient trouple (les témoignages abordent souvent comme un moment douloureux le coming out et l’époux ou l’épouse qui s’effondre, fait avec, et possiblement aime à trois). En cela, le film touche un point sensible : il y a un risque de tout faire basculer pour la personne que l’on aime à qui l’on parle de polyamour si ce n’est pas discuté dès le tout début d’une relation ou si l’on ne pense égoïstement qu’à soi-même en vivant des relations clandestines…

La critique des inrocks va plus loin (je ne mets même pas le lien volontairement) et m’a surprise : « Le Bonheur (…) dresse le portrait désespéré et fasciné d’une certaine espèce d’hommes : des serial-killers/lovers ». Le propos du film est un peu plus subtil que ça. Est-il nécessaire aujourd’hui de faire du don juan shaming (je ne connais pas l’équivalent masculin du slut shaming)?!? Je ne suis pas sûre.

Vos avis m’intéressent beaucoup.

L’avis d’Agnès à 90 ans : « Je voulais surtout montrer que le désir est naturel, et on est dans une société qui le réprime, parce qu’elle ne fonctionne pas sans la cellule familiale. Par ailleurs, qu’est-ce qu’on fait du désir? Je n’étais pas partie sur l’adultère, d’ailleurs c’est un terme que je déteste, mais plutôt sur un personnage naturellement égoïste qui ne voit pas pourquoi il faudrait se priver, jusqu’à ce que la réalité le rattrape. Et puis l’idée, terrible, que chaque personne est unique mais remplaçable. Unique cette femme, unique cet homme, mais on peut les remplacer, dans la cellule familiale. La fin du film est un peu triste, douce-amère. C’est l’automne, la famille reconstituée se promène, mais lui s’éloigne à un moment, il y a tous les clichés! Je leur avais moi-même acheté les pull-overs assortis à Monoprix. Mais ce n’est pas du mélodrame! Ce sont juste des émotions… qui pincent un peu le cœur des spectateurs. » (Agnès Varda, Les cahiers du cinéma, 2018)

Bonus musique

Bon, et sinon on écoute quoi dans Le Bonheur? Du Mozart, du Mozart, du Mozart!

« J’avais calculé la durée de la fugue pour tourner le plan à la bonne durée. » (Agnès Varda, Les cahiers du cinéma, 2018)

Double bonus Ina



Triple bonus tour du monde

Finalement, ça s’est vendu comme un film « chaud », à l’opposé de l’affiche française.

Pour aller plus loin : https://www.cine-tamaris.fr/le-bonheur/

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